Journée nationale de commémoration de l'esclavage

Discours d'Alain Juppé
"L’inauguration des nouvelles salles permanentes du musée d’Aquitaine dénommées "Bordeaux, le commerce Atlantique et l’esclavage" est le fruit d’un lent murissement.

Pourquoi le cacher : évoquer, à Bordeaux, il y a 15 ans, la traite négrière et l’esclavage n’allait pas de soi.

Certes des associations militaient avec persistance pour que notre ville regarde en face son passé de port négrier. Mais la société dans son ensemble demeurait indifférente, voire réticente.

Pour faire évoluer les esprits, il a fallu du temps, de la pédagogie, du dialogue. Je remercie tous ceux qui ont œuvré en ce sens.

Plusieurs initiatives de la municipalité ont jalonné le parcours :
  • en 2003 : plaque commémorative sur l’immeuble du 44 rue Fondaudège qui fut la dernière résidence du fils de Toussaint Louverture, Isaac.
  • 10 juin 2005 : inauguration à la Bastide du square Toussaint Louverture, en présence de la Ministre de la culture d’Haïti.
  • 10 mai 2008 : visite à Bordeaux de la gouverneure du Canada, Michäelle Jean qui commence son discours par cette adresse bouleversante : "Moi, arrière, arrière petite fille d’esclave, aujourd’hui à Bordeaux qui fut un grand port négrier, et j’en suis fière."

Le geste décisif a été l’installation en 2005, à l’initiative du maire de Bordeaux, Hugues Martin, du Comité de réflexion et de propositions sur la traite des noirs à Bordeaux, présidé par le journaliste et écrivain Denis Tillinac.

C’est grâce au travail de ce comité, à ses membres que je salue ici, à toutes les personnes consultées que nous sommes rassemblés aujourd’hui. Leur rapport, empreint de courage et de sagesse, nous a épargné toute vaine polémique et toute passion stérile. Il nous a donné l’idée de présenter, dans un lieu largement ouvert au public, le récit véridique des pages les plus sombres de notre histoire.

J’ai été renforcé dans ma volonté de mener à bien ce projet en visitant l’an dernier, à Liverpool, le très beau et très impressionnant "musée international de l’esclavage" de cet autre grand port négrier.

Aujourd’hui, la réalisation est à la hauteur de nos ambitions et je tiens à remercier tous ceux qui ont permis cette réussite.

D’abord François Hubert, Christian Block et leurs équipes du musée d’Aquitaine qui ont compris qu’il ne s’agissait pas d’accrocher quelques toiles anodines montrant de jolies nounous antillaises cajolant les bambins de nobles armateurs, mais de montrer la vérité dans toute son horreur jusqu’aux cales des navires où l’on entassait dans d’ignobles conditions, hommes et femmes arrachés au continent africain.

Le plus difficile a été de rassembler les rares traces matérielles, car les esclaves étaient dépourvus de biens personnels. Les gravures léguées par le docteur Châtillon, alors en poste aux Antilles, constituent les points forts de l’exposition. A quoi s’ajoutent cartographies, montages audiovisuels, images de synthèse qui font naître l’émotion. La question contemporaine des métissages et de la diversité est traitée à travers le regard de deux artistes photographes bordelais dont les œuvres sont accompagnées d’une création sonore.

Mes remerciements vont aussi aux partenaires publics qui ont aidé la ville à boucler le financement du projet : le conseil régional d’Aquitaine et l’Etat.

Merci enfin aux associations qui ont travaillé avec nous pour organiser les manifestations et animations qui se succèdent durant deux semaines.

A ces remerciements, je voudrais ajouter quelques réflexions sur le sens de la journée nationale de commémoration des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions dont Bordeaux est cette année, ville d’accueil.

  • La loi du 21 mai 2001, promulguée sous la signature de Jacques Chirac et de Lionel Jospin a reconnu que la traite et l’esclavage constituent un crime contre l’humanité.
  • En 2006, Jacques Chirac a fixé au 10 mai le jour de la commémoration.



S’agit-il, pour nous, de faire repentance ? Je préfère parler de manifestation de la vérité.
Nous, citoyens français du 21e siècle, Bordelaises et Bordelais de l’an 2009 ne sommes évidemment pas responsables ni coupables de ce qui a été commis au 17e, 18e et 19e siècles dans un contexte historique profondément différent.

Certes, nous ne devons pas céder aux facilités du relativisme.
Montesquieu déjà proclamait sans ambiguïté : "Comme les hommes naissent égaux, il faut dire que l’esclavage est contre nature."

C’est ce message et cette vérité que nous avons le devoir de perpétuer.

Message nécessaire pour notre propre édification et celle de nos enfants. Pas d’avenir sans mémoire, dit en substance Aimé Césaire. Nous devons savoir d’où nous venons, ce que fut notre histoire, y compris notre "âge d’or" pour mieux choisir où nous allons. Perdre mémoire serait une faute.

Message nécessaire aussi parce que la traite et l’esclavage perdurent dans ce siècle sous leurs formes traditionnelles en d’autres régions du monde, mais aussi chez nous, sous des formes nouvelles tels les réseaux de prostitution ou les passeurs d’immigrants clandestins.

Message nécessaire enfin pour vous aider à réfléchir sur cet animal mystérieux qu’est l’homme, capable des plus magnifiques élans de générosité jusqu’au sacrifice suprême (le président de la République a justement célébré le 8 mai sur les côtes de Provence l’héroïsme de l’Armée d’Afrique). Capable aussi des pires actes de barbarie. Les exemples foisonnent autour de nous.

Les religions et les philosophies apportent leurs réponses à cette question qui nous tourmente.
La République aussi et sa réponse tient en un mot : EDUCATION.

Education, c'est-à-dire acquisition du savoir, tant il est vrai que c’est l’ignorance qui nourrit la peur et la peur qui génère la haine.
Education comme acquisition des valeurs républicaines qui sont précisément bafouées par la traite et l’esclavage.

L’esclavage supprime la liberté
L’esclavage foule au pied l’égalité
L’esclavage ignore et empêche la fraternité

C’est pourquoi la République le déclare crime contre l’humanité.

C’est pourquoi elle commémore aujourd’hui avec solennité son abolition."



Alain Juppé, musée d'Aquitaine, 10 mai 2009

Journée nationale de commémoration de l'abolition de l'esclavage

Le 10 mai 2009, Bordeaux a été choisie pour accueillir la journée nationale de commémoration des mémoires de la traite négrière, de l'esclavage et de leurs abolitions. Une véritable reconnaissance du travail de mémoire entrepris sur ce passé douloureux, par la Ville avec l’aide d’associations locales.

La Cérémonie officielle de Commémoration nationale se déroulait sous le haut patronage de Nicolas Sarkozy, président de la République, le dimanche 10 mai 2009 à 11 heures au Musée d’Aquitaine en présence de :
  • Alain Juppé, maire de Bordeaux ;
  • Michèle Alliot-Marie, ministre de l’Intérieur, de l’Outre-mer et des Collectivités Territoriales ;
  • Christine Albanel, ministre de la Culture et de la Communication ;
  • Yves Jégo, secrétaire d’État chargé de l’Outre-mer.

A cette occasion le Musée  d’Aquitaine inaugurait de nouvelles salles permanentes : "Bordeaux, le commerce atlantique et l’esclavage."
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