Festival Fifib 2025 : le cinéma indépendant célèbre les femmes
Mis à jour le 3 octobre 2025
La 14ᵉ édition du Festival International du Film Indépendant de Bordeaux (7–12 octobre 2025) affirme un souffle profondément engagé et féministe. Les mots de l’organisation annoncent un festival qui explore "les nouvelles formes, les récits et les combats portés par les cinéastes qui font et défont les mondes d’aujourd’hui et de demain." Vous avez le programme.
Cette année, ces mondes ont le visage de femmes en résistance. L’invitée d’honneur, la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir, incarne cette ligne : ses films ("Le Sel de la mer", et "Palestine 36", présenté pour la première fois en France lors du FIFIB) interrogent l’exil, la mémoire et la lutte d’un peuple à travers, pour le dernier, un mélange de "fiction épique et images d’archives."
Autre première française au programme, le second volet très attendu de « Mektoub my Love Canto Due » d’Abdellatif Kechiche, présenté en film d’ouverture du festival et en présence de l’équipe.
Réalisatrices plurielles
Deux focus consacrés à Hafsia Herzi et Alexe Poukine confirment cette orientation : la première filme les existences populaires, les silences et les désirs féminins ("Tu mérites un amour", "Bonne Mère", "La Petite dernière"). La seconde, à travers "Sauve qui peut", s’attaque aux violences systémiques et met en avant la parole des femmes et des soignantes.
La programmation est traversée de films où les héroïnes luttent pour leur survie ou leur dignité. "On vous croit" (Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys) met en scène une mère défendant ses enfants face à la justice. Bye Bye Tibériade (Lina Soualem) revisite quatre générations de Palestiniennes entre mémoire, exil et résistance autour de la figure de l’immense Hiam Abbas. "Des preuves d’amour" (Alice Douard) questionne la légitimité parentale dans un couple de femmes face au regard social.
Le monde arabe exploré
Dans la section Contrebande, "Au bain des dames" (Margaux Fournier) offre un hymne intergénérationnel porté par des femmes retraitées qui « refont le monde avec la liberté de celles qui n’ont plus rien à prouver ». Les cartes blanches vont dans le même sens. Lola Maupas, chercheuse franco-libanaise, propose un cycle autour de l’image de la culture arabe et la résistance palestinienne via un corpus de trois courts-métrages.
Le Fifib 2025 fait de la lutte des femmes un prisme pour penser le cinéma d’aujourd’hui.
La Guadeloupéenne Malaury Eloi-Paisley coordonne "Voler la terre, c’est voler les corps", programme qui relie métamorphoses autochtones, dépossession et révolution. Enfin, l’exposition "Aïta, fragments d’une scène marocaine" au Frac MÉCA célèbre les femmes comme gardiennes d’une mémoire vivante et politique
À travers films, focus, expositions et rencontres, le Fifib 2025 fait de la lutte des femmes un prisme pour penser le cinéma d’aujourd’hui : résistance intime et collective, combat contre l’injustice sociale et politique, et affirmation d’un geste artistique irréductible.
Entretien avec Johanna Caraire
Trois questions à la co-fondatrice et directrice artistique du festival
Le Fifib est indépendant, international mais aussi “féminin” avec à sa tête un triumvirat de femmes. Sans le limiter à cette définition, est-ce que cela influe néanmoins sur la programmation ?
Cela n’influe pas sur la programmation, car ce sont des questions presque d’un autre temps, nous sommes passées à autre chose. Nous sommes cependant dans une forme de lutte contre une gestion patriarcale de certaines institutions. Nous n’avons pas envie que le Fifib fonctionne comme ces vieux festivals-là avec ces mécanismes-là, donc nous nous challengeons au quotidien. Mais le simple fait d’être des femmes ne nous prémunit pas contre le besoin de se poser des questions majeures pour le faire bien fonctionner.
Se rebeller, se révolter même de façon intime peut devenir plus tard politique. Comme une graine qui germe.
D’ailleurs cette année, il n’y pas tant question de luttes des femmes que de femmes en lutte, pas tant question d’héroïnes que de hérauts. Qu’est-ce qui a guidé ce choix ?
C’est un contexte global, mondial. Aujourd’hui il y a des femmes de pouvoirs mais ce ne sont pas forcément les meilleures. Il en ressort que la quête ce n’est pas d’obtenir le pouvoir mais de savoir ce que l’on en fait. Par exemple, faire face à l’histoire coloniale, aux histoires aussi de la Palestine et du Liban sont des questionnements contemporains, avec les invitations que nous avons formulées pour cette édition (Annemarie Jacir, Lola Maupas, Malaury Eloi-Paisley), viennent peut-être se dégager des éléments de réponse.
En conclusion du festival, qu’aimeriez-vous que le public emporte de cette édition : un choc esthétique, une révélation ou un appel à l’action ?
Justement, le programme scolaire de cette édition du Fifib, qui s’appelle "courage" nous a fait nous interroger sur ce en quoi nous pouvions être utiles. En quoi ce que nous allions leur présenter pouvait avoir de l’impact et on voulait dire d’une autre façon : "Courage, on peut changer les choses." Dans le cinéma, on peut trouver de la ressource pour devenir désobéissant pour simplement affirmer son désaccord avec ce monde-là. Se rebeller, se révolter même de façon intime peut devenir plus tard politique. Comme une graine qui germe.