Interview Quelle vie nocturne à Bordeaux ?
Mis à jour le 17 septembre 2026
L’équipe municipale s'attache à déployer une politique globale de la nuit. Objectif : réconcilier la ville qui dort, celle qui travaille, celle qui s'amuse.
Pourquoi développer une politique globale de la nuit ?
La nuit est souvent un angle mort des politiques publiques. Nous voulons lui dédier une politique à part entière pour dépasser les seules questions de conflits entre les différents types d'usagers. Les noctambules, les travailleurs et les riverains ont des besoins différents. Pour assurer un partage harmonieux de l’espace et du temps nocturne, nous devons intégrer de l’innovation et du dialogue : chacun doit pouvoir mener ses activités sans nuire à celles des autres. Tel était le propos du Conseil de la nuit qui s’est tenu en juin.
Des formes d’insécurité vous préoccupent-elles davantage que d'autres ?
Outre les tensions qui peuvent entrainer des rixes et du tapage nocturne, nous sommes préoccupés par la consommation d’alcool et de stupéfiants qui peut mettre en danger les consommateurs eux-mêmes. La question se pose notamment aux Bassins à flot. En octobre, nous y avons programmé une marche exploratoire qui permettra de réfléchir à la sécurisation des aménagements directement avec les usagers.
53
C'est le nombre d'agents qui composeront bientôt la brigade de nuit.
En matière de sécurité, quelles actions vont être mises en place ?
Je tiens à préciser que notre credo est de marcher sur deux jambes
, avec d’un côté la sécurité, de l’autre le travail de médiation et de prévention. Concernant la sécurité, outre les aménagements physiques, la Police municipale va voir ses moyens et ses horaires s'étendre considérablement.
Assurer un partage harmonieux du temps nocturne »
Pouvez-vous en dire plus sur les interventions de la Police municipale ?
La brigade de nuit intervient désormais entre 2 h et 6 h du matin – période correspondant à la fermeture des bars et aux flux vers les boîtes de nuit –, et donc en continu 24 h/24. Ses effectifs vont plus que doubler, en passant de 24 à 53 agents, nous sommes en plein recrutement. La mission principale de ces agents armés est d’assurer la tranquillité publique et le respect des usages. Ils ont toutefois la capacité de verbaliser ou d’interpeller si la situation l’exige. Ces policiers sont spécifiquement formés au travail de nuit et à la médiation.
Penser la nuit autrement
Mi-octobre, les Bassins à flot accueilleront une première marche exploratoire Bordeaux la nuit
. Elle invitera des usagers, et parmi eux des jeunes, à devenir des observateurs de terrain aux côtés de la municipalité. Leur mission : repérer les impensés de l’espace public et imaginer des pistes d’amélioration. Experte au sein du Forum français pour la sécurité urbaine, Vanina Hallab apportera une technicité et un regard comparatif basé sur d'autres villes européennes. Les constats recueillis nourriront les réflexions sur des aménagements favorisant une meilleure sécurité.
Et si la nuit portait conseil...
La vie nocturne est plurielle. Le Conseil de la nuit entend prendre en compte toutes ses facettes et tous ses usagers.
Lancé en 2017, le Conseil de la nuit interroge le futur de nos nuits qu’il s’agit de mieux appréhender, d’anticiper et de construire. La Ville a relancé Bordeaux la nuit
en lui donnant une nouvelle envergure. Objectif : trouver un équilibre entre une ville ouverte, accueillante, créative et la tranquillité des habitants. Le 15 juin dernier, un Conseil de la nuit s’est tenu en ce sens aux Bassins à flot. Un panel représentatif des usagers de la nuit est actuellement en constitution. Il rassemblera travailleurs de nuit, noctambules, habitants, utilisateurs de transports en commun, acteurs économiques et associatifs... Leur mission ? Contribuer à la politique publique et à l’intérêt général en émettant des avis et en relayant les attentes de toutes les parties prenantes.
Commissions thématiques
Quatre commissions thématiques structureront la réflexion autour de différents enjeux :
- Vie nocturne pour aborder les questions de santé, de tranquillité et de vie nocturne festive.
- Économie de la nuit pour traiter de la ville qui travaille. Un salon de l’emploi et des métiers de la nuit sera créé.
- Aménagement, mobilités, habitats pour analyser les modes de vie et adapter l’offre des transports en conséquence.
- Cultures et loisirs de nuit pour promouvoir une culture de l'organisation d’événements dans le cadre du label « Bordeaux la nuit ». Le soir du 31 décembre, une animation
Les quartiers sur leur 31
sera notamment proposée aux jeunes et aux familles dans chaque quartier.
3 questions à Luc Gwiazdzinski
À quoi servent les conseils de la nuit ?
À briser des silos, à partager des données entre commerçants, forces de l’ordre, acteurs économiques et sociaux, acteurs de la prévention, scientifiques, travailleurs, fêtards... Ils représentent un espace essentiel pour identifier et débattre des conflits entre ceux qui dorment, ceux qui travaillent, ceux qui s’amusent et imaginer les nuits accessibles et hospitalières de demain.
Quel est l'intérêt de mettre en place une politique spécifique à la nuit ?
Dans une métropole, on ne peut plus se contenter de penser la ville 16 h sur 24. Les pouvoirs publics sont interpellés par ceux qui réclament moins d'activités et par ceux qui en réclament plus... La nuit est un champ où l’on invente des politiques publiques en matière de médiation et qui requiert une pensée du curseur
: on y réalise des ajustements par zones et pour garantir le droit à la ville pour tous, notamment pour les femmes et les seniors qui en sont souvent exclus.
En quoi cela permet-il d'innover ?
En cela que la nuit est comme un front pionnier, un territoire d’expérimentation qui n’a pas encore été totalement balisé ou organisé, et qui renvoie à des dimensions sensibles. Et il faut garder à l’esprit que ce que l’on fait pour la nuit, comme travailler sur l’hospitalité des espaces publics, servira aussi le jour.
Luc Gwiazdzinski vient de publier Décoloniser la nuit aux éditions de l'Aube.
Changer les représentations de la vie nocturne
Chaque jeudi soir, l’équipe du Soul Tram embarque sur la ligne B. À bord, des jeunes en service civique formés par Addictions France et la musique de Francis Vidal, figure emblématique de l’association culturelle Allez les filles. Ici, pas de leçons de morale, mais des échanges entre pairs autour de la consommation d’alcool et de produits psychoactifs afin de prévenir et réduire les risques. Partenaire de la Ville, Addictions France a participé au Conseil de la nuit du 15 juin. Éducatrice spécialisée au sein de l’association, Lou Contzen livre son regard de professionnelle de terrain sur ce type d’initiative : C’est une opportunité de changer les représentations : quand on explique notre travail de prévention, les gens réalisent qu’une personne dite consommatrice n’est très souvent pas une personne dépendante, problématique ou violente... que cela pourrait être leur fils, leur cousine. Cela fait évoluer les regards. Plus on favorise la compréhension mutuelle, plus on identifie les vrais dilemmes pour avancer ensemble.