Reportage Un bunker de 1943 découvert sous le sol du musée d’Aquitaine à Bordeaux

Photo d'une porte blindé
Cette porte se situe entre la réserve lapidaire (espace de conservation des pierres) dans laquelle se situe le tombeau de Michel de Montaigne et le premier sas du bunker © L.Timores / Ville de Bordeaux

En explorant les sous-sols du musée d’Aquitaine, les chercheurs du musée ont mis au jour un bunker allemand datant de la Seconde Guerre mondiale. L’étude du site a notamment révélé des modifications sur la structure du musée et la présence d’un plafond renforcé par un blindage métallique, remarquablement bien conservé.

C’est une découverte insolite : dans les sous-sols du musée d’Aquitaine se cache un bunker allemand. Pendant près de 75 ans, cet espace était resté inaperçu, car les caves du bâtiment avaient été transformées et réutilisées à de nombreuses reprises, notamment comme réserves lapidaires autour de la crypte de Michel de Montaigne. 

Personne ne semblait vraiment avoir prêté attention à certains éléments, comme une porte blindée portant des inscriptions allemandes. C’est en étudiant plus attentivement ces indices et l’histoire des transformations du bâtiment que les archéologues ont finalement retrouvé dans les archives universitaires la trace de ce bunker datant de la Seconde Guerre mondiale.

Cette réserve lapidaire était autrefois aménagée en abri antiaérien par les Allemands entre 1943 et 1944 © L.Timores / Ville de Bordeaux

Une surprise générale

C’est en cherchant à comprendre l’évolution du tombeau de Michel de Montaigne que l’attention se porte sur la transformation de sa crypte de 1886 en une réserve lapidaire en 1987. 

En 2019 et 2020, un vaste projet de revalorisation scientifique et patrimoniale est lancé autour du cénotaphe de Michel de Montaigne. Christian Block, conservateur du Patrimoine des collections médiévales et modernes du musée depuis 2001, se souvient :  La fouille archéologique a permis finalement de mener des études sur ce corps et présumer qu'il s'agit de Michel de Montaigne. 

En étudiant le tombeau, les chercheurs s’intéressent aussi à son environnement architectural. Car le monument ne se situe plus exactement dans la configuration d’origine. « Quand on regarde les plans de 1880 de l'Université, reconstruite en 1886, on se rend compte que cet espace était au centre. Donc on voit bien qu'il y a des modifications structurelles très importantes entre 1886 et aujourd'hui », explique t-il. 

Consulter la transcription

Sur les traces de l'occupation

L’enquête révèle que le sous-sol a été profondément transformé durant la Seconde Guerre mondiale. « Dans cette altération de la mémoire, il y a un événement important qui est celui de la Seconde Guerre mondiale avec une restructuration totale du sous-sol du bâtiment universitaire et la création de ce bunker », explique Christian.

Le plafond présente une ondulation caractéristique. Sous le flocage, les traces de corrosion révèlent la présence d’acier « Le système de construction du plafond, du bunker, est caractéristique d'un bunker allemand avec l'ensemble de ce chevauchement des différentes plaques d'acier », raconte le conservateur.

 C'est l'une des portes de bunkers les mieux conservées aujourd'hui." 

Christian Block, chargé de rénovation et d’exposition du musée

L’entrée se faisait par un sas. La porte, identifiée par des spécialistes de l'Institut National de la Recherche Archéologique Préventive (INRAP), est d’origine allemande, datée de 1939. Christian affirme :  Mais ce qui est certain c'est que c'est l'une des portes de bunkers les mieux conservées aujourd'hui.  Les recherches ont également permis d’identifier un second accès à ce sous-sol. Un premier avait déjà été repéré au niveau du cours Pasteur. Le deuxième du côté du cours Victor-Hugo, signalé par Laurent Védrine, directeur du musée et Christian Block, vient désormais d’être confirmé. Presque invisible pour les passants, cette ouverture ne se devine qu’en observant attentivement la découpe des pierres qui encadrent les soupiraux.

Il ne s’agirait pas d’un bunker militaire mais d’un bunker de protection anti-bombardement, commencé en 1943. Il n’aurait jamais été achevé : aucun système de ventilation ni installation électrique n’a été retrouvé. « La ville est libérée le 28 août 1944 avant que finalement le bunker ne soit achevé. Et donc il n'a vraisemblablement pas servi », estime t-il.

Un escalier et une échelle permettaient autrefois d’accéder au bunker depuis un soupirail situé cours Pasteur. © L.Timores / Ville de Bordeaux

Deux époques cohabitent 

Pendant des décennies, personne n’avait vraiment remarqué sa présence dans les sous-sols du musée. Les soldats allemands n’ont pas détruit le tombeau du philosophe Michel de Montaigne. C'est donc à quelques mètres seulement du tombeau présumé du penseur de la tolérance et de l’humanisme, que subsiste une trace directe de l’Occupation allemande. Deux visions du monde et deux périodes de l’histoire se superposent dans un même lieu. « Le bâtiment a aussi évolué, la mémoire d'un lieu est finalement dépendante d'un contexte donné et en particulier celui de la Seconde guerre mondiale », conclut Christian Block. 

Cette coexistence inattendue souligne l’importance du devoir de mémoire et révèle un des nombreux secrets liés à l’histoire encore cachés derrière les murs et dans les sous-sols du musée.

Sur le même sujet