Thierry Labbé, directeur de Promofemmes : "Que des hommes contribuent à l'émancipation des femmes, c'est logique"

Publié le 8 juin 2024


À Bordeaux, l'égalité c'est toute l'année ! Retrouvez au fil des mois, une série de portraits autour de l'égalité entre les femmes et les hommes.

Épisode 4 : Interview de Thierry Labbé, directeur de l'association Promofemmes, qui oeuvre depuis 30 ans pour l'intégration des femmes provenant de pays et de cultures différents.

Promofemmes accueille 61 nationalités différentes.
Promofemmes accueille 61 nationalités différentes.

Thierry Labbé est directeur depuis 2020 d'une association bordelaise qui accompagne des femmes étrangères dans leur intégration. Une vocation pour celui qui est le seul salarié homme d'une structure qui compte 2 hommes parmi ses 96 bénévoles et fêtera ses 30 ans le 21 novembre 2024 à la salle du Grand Parc.

Comment résumer l'action de Promofemmes ?
L'association est née dans ses locaux actuels de la rue du Cloître, en plein coeur de Saint-Michel, un quartier qui se trouve à la confluence de toutes les populations possibles. L'idée d'origine est venue il y a 30 ans d'une ancienne assistante sociale qui souhaitait s'occuper de femmes en difficulté. Tout était fait pour les hommes à l'époque. Beaucoup de femmes erraient sur la place Canteloup, elles ne parlaient pas français. C'est ainsi qu'ont débuté les premiers ateliers d'alphabétisation et de couture.
Nous accueillons aujourd'hui ces femmes étrangères et développons de nombreuses activités autour de l'apprentissage du français, de la parentalité, de l'accès aux droits et de la découverte des cultures : la nôtre, mais aussi la leur que nous devons appréhender. C'est un défi, car nous accueillons 61 nationalités différentes !
Aujourd'hui, beaucoup d'entre elles fuient leur pays et réalisent un parcours migratoire subi. Ce sont des cas différents de ce qu'on a pu connaître il y a 30 ans, quand la venue de ces femmes était le fruit d'un regroupement familial et qu'elles s'occupaient exclusivement des enfants.

Qu'est-ce que "bien accueillir" une femme migrante en France et issue d'une autre culture ?
Une adhérente doit venir au moins avec une question. Nos bénévoles doivent vérifier s'ils ont la capacité de l'aider. Toutes ces femmes ont vécu des choses différentes. Elles peuvent être avocates, pharmaciennes ou ingénieures dans leur pays, mais ici, sans papiers, elles ne peuvent exercer. Mais elles ont des choses à dire, l'idée est de leur laisser la place pour s'exprimer, de leur offrir un parcours plus sécurisé pour s'intégrer.
L'objectif est qu'elles comprennent comment on vit en France. Qu'est-ce qu'un courrier des Impôts, de la CAF, pourquoi inscrire ses enfants à l'école, pourquoi voter ? L'objectif est qu'elles deviennent autonomes, indépendantes et responsables.

Thierry Labbé, au milieu de portraits d'adhérentes réalisés par le photographe Thibault Stipal.
Thierry Labbé, au milieu de portraits d'adhérentes réalisés par le photographe Thibault Stipal.
Quelles problématiques rencontrent-elles en comparaison d'une population masculine ?
Elles pensent qu'en France, elles seront considérées autant qu'un homme. Elles s'aperçoivent que ce n'est pas totalement le cas... Beaucoup s'expriment moins que les hommes, sont moins demandeuses de solutions car elles ont souvent été cloîtrées jusque-là.
Beaucoup sont de jeunes mamans. Or, être mère dans un pays comme le Soudan ou l'Erythrée ce n'est pas la même chose qu'ici. Le devoir de mettre son enfant à l'école, la façon de s'occuper de son enfant, prendre du temps pour soi… on doit trouver des solutions à ces problématiques. Si nous ne sommes pas en capacité, nous faisons le lien avec des partenaires, notamment pour des questions juridiques, administratives ou de médiation particulière.

Comment enjamber les difficultés de communication et les inhibitions ?
L'important est de développer une relation dans le temps. Notre accompagnement est sans limite de durée. Une adhérente peut rester avec nous 20 ans. Ce sont elles qui nous parlent directement de leur vie, nous, nous ne serons jamais dans une curiosité malsaine. Les liens de confiance se créent au fil des activités individuelles ou collectives. On découvrira alors qu'une femme a perdu un enfant en Méditerranée, qu'elle subit des violences ou encore qu'elle est séparée de ses enfants. On ne peut pas faire entrer les gens dans des cases, c'est pour ça que notre suivi est global.
Au sujet de la communication, 300 femmes suivent des cours de français chez nous. 36 bénévoles assurent ces ateliers d'alphabétisation et de FLE (Français langue étrangère).

Vous semblez axer votre discours sur la « responsabilisation » également.
C'est un idéal qu'on poursuit. Pour 3,5 euros par an, elles peuvent participer à toutes les activités, voter à l'assemblée générale de l'association, cela peut être une première. On parle également de laïcité, un concept inconnu pour certaines. Tout ceci leur permet de comprendre les rouages de la vie en France et de mieux se débrouiller.
Les groupes de paroles permettent également d'aborder des thématiques particulières : la santé notamment avec une prévention autour du cancer du sein, l'hygiène bucco-dentaire, les yeux. On leur propose aussi de les accompagner chez des partenaires pour qu'elles puissent s'y rendre seules par la suite.

Vous comptez un large groupe de bénévoles. Quelle gratification leur apporte cet investissement personnel ?
Elles reçoivent encore plus qu'elles donnent. On les forme bien sûr. Il faut être formé à l'interculturalité, à rencontrer et écouter une personne, certes adulte, mais qui a des écueils, des freins, des difficultés à s'exprimer. Il faut comprendre la posture du bénévole et ses limites.
Nous recherchons toujours de nouveaux bénévoles, compétents sur l'accès au droit, les questions juridiques, sur le français. 50 femmes sont d'ailleurs en attente de cours de français, faute d'enseignants suffisants. Nous avons besoin de personnes pour tenir l'accueil aussi, dire bonjour, répondre, écouter. C'est du bénévolat très important, la chaleur et le savoir être importent.

Quel est pour vous un accompagnement qui fonctionne ?
Quand une bénéficiaire devient animatrice d'une activité, qu'elle passe la ligne du bénévolat et devient même administratrice et salariée… cela prouve notre engagement sur la durée et la capacité à intégrer de manière durable.
On travaille désormais sur la question du logement. On s'aperçoit que des femmes sont à la rue, non inscrites dans les dispositifs de l'Etat. On cherche des expérimentations.

Promofemmes agit au contact d'une population exclusivement féminine. Ses bénéficiaires sont suivies quasi uniquement par des femmes. Comment un homme en vient-il à coordonner puis à diriger ce type d'association ?
Nous n'avons que des adhérentes, et il n'y a que deux hommes bénévoles. C'est lié au fait que ces femmes ont surtout souhaité se retrouver entre elles. Et elles doivent se sentir libres. Même si aujourd'hui, elles peuvent rencontrer un avocat ou un médecin qui sont des hommes. Personnellement, j'essaye d'être humble, de ne pas trop m'imposer. En 2024, que des hommes contribuent à l'émancipation des femmes, c'est logique. Dans les années 1980, c'était peut-être rare. Heureusement, aujourd'hui, cela rentre dans les moeurs. Il peut y avoir des présupposés venus de l'extérieur. Mais les bénéficiaires m'ont toujours accueilli avec le plus grand sourire, c'est ce qui me fait vibrer. C'est pour ça que je suis encore là.